Les voix qui jugeaient
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Tu ris, mais ce rire te dit
Qui tu es, qui tu fuis.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.

LA LETTRE STUDIOBAC
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Œuvre : Le Menteur

surligné = expliqué. Touche une expression : sa note s’ouvre.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Tu ris, mais ce rire te dit
Qui tu es, qui tu fuis.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Dorante est acteur. En scène,
Il mène sans peine ;
Mise en abyme parfaite
Du théâtre, sa fête.
Le rideau tombe, et voici
Le menteur conquis :
Dorante épouse Lucrèce,
Pas de peine, en liesse.
Aucun remords n'apparaît ;
La salle, elle, se tait.
Mais hors scène, trois voix s'arment ;
Et trois juges, aux armes :
Cliton, le témoin bien fier,
Clarice, dans le clair,
Et Corneille, seize ans plus tard,
Hors la pièce, sans fard.
Trois juges, en écho pur.
Au troisième acte, Cliton
Démasque l'action :
Dorante, galant fiévreux,
Menteur audacieux…
« À chaque bout de champ vous mentez comme un diable. »
Vice diabolisé, trait enraciné :
Et non pas acte fugace,
Mais trait vif, tenace.
Et Cliton ajoute alors,
En moraliste fort :
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Tu ris, mais ce rire te dit
Qui tu es, qui tu fuis.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Clarice dit à Isabelle
Sa lecture, telle
Une maxime à deux versants,
Contraste saisissant :
« Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces, Et que de beaux semblants cachent des âmes basses ! »
L'antithèse frappe net,
Touche au plus secret :
Ce n'est plus Dorante, non,
Mais tout le salon.
Le salon pratique, lui,
À l'acte premier, Dorante
Invente, étonnante,
Cinq bateaux et quatre chœurs,
Feux d'artifice, fleurs.
Tout inventé, sans mesure,
Mensonge en peinture.
Moi, Cliton, fidèle et pris,
J’hésite, indécis :
« J'enrage de me taire et d'entendre mentir ! »
L'aparté marque l'ironie
D'une âme meurtrie :
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Tu ris, mais ce rire te dit
Qui tu es, qui tu fuis.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
À l'acte quatre, tout se mêle
Dans sa folle cervelle ;
Au cinquième acte, il dit vrai,
Inconscient qu'il sait.
Cliton, à Sabine, énonce
La loi, qu'il prononce :
« Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois. »
Le vrai, par accident, sort
Du grand mensonge fort.
Vrai et faux se superposent,
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Tu ris, mais ce rire te dit
Qui tu es, qui tu fuis.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Voici la voix la plus forte :
Elle juge et emporte
Hors de la pièce, souveraine,
Corneille, en haleine.
Dans l'Épître, un an plus tard,
Dit Corneille, sans fard :
« Les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n'étant que fourbes et menteries. »
Aveu d'auteur didactique,
Jugement éthique.
La condamnation morale
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Tu ris, mais ce rire te dit
Qui tu es, qui tu fuis.
La pièce te tend un miroir
Pour mieux te voir.
Seize ans plus tard, le Discours
Ajoute, sans détour :
« Le talent de mentir ainsi est un vice Dont les sots ne sont point capables. »
Oxymore audacieux,
Vice précieux :
Vice, mais qui requiert l'art,
L'esprit, sans retard.
Seuls les esprits les plus fins
Atteignent ce destin.
Mentir, un art de conquête,
La comédie te tend un miroir,
Et quand tu ne peux plus voir,
Parfois des voix, hors du rideau,
Te tendent le flambeau.
Le rire ici n'est pas juge,
Il est un refuge.
La comédie offre un jeu :
Entre dans le jeu !
Dans le jeu !
Joue !
Joue !
Son mensonge toujours teinte
Sa parole en crainte.
Le lien social cède, tout
S'écroule aussitôt.
Plus qu'un homme seul, c'est bien tout
Le monde debout.
C'est le salon qu'elle juge,
Non Dorante, refuge.
Cliton sait mais ne dit rien ;
Valet, ton devoir tient !
Conscience exposée, vive,
Loyauté captive :
La vérité crie au fond,
Mais tout se confond.
C'est le paradoxe central,
Nœud fondamental.
Cliton questionne Dorante,
Logique inquiétante :
« Quoi ! même en disant vrai, vous mentiez en effet ? »
Gérondif concessif fait
Du vrai un effet :
Apparenté à lui-même,
Frontière suprême.
Chez lui, le vrai et le faux
Ne sont qu'un seul mot.
Un an après son succès,
Corneille, en procès,
Gêné par ce que l'on vit,
Par l'œuvre, il écrit
Ce que la pièce taisait ;
L'auteur le disait.
Double verdict auctorial,
Jugement spécial :
Corneille, dans un seul geste,
Condamne et atteste.
Il blâme et loue, à la fois,
Vice — et art, de soi.