De Poitiers revenu, Dorante, gentilhomme
De Poitiers revenu, Dorante, gentilhomme,
A fait de l'imposture un art, un art d'homme.
Pour la première fois, je livre mon secret,
Six leçons d'un art fin ; écoutez, s'il vous plaît.

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Œuvre : Le Menteur

surligné = expliqué. Touche une expression : sa note s’ouvre.
De Poitiers revenu, Dorante, gentilhomme,
A fait de l'imposture un art, un art d'homme.
Pour la première fois, je livre mon secret,
Six leçons d'un art fin ; écoutez, s'il vous plaît.
Première loi : Sans terrain, le mensonge échoue.
Cliton, mon serviteur, pose le tableau, l'avoue :
« Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés. »
L'adjectif suffit : le mensonge est scellé.
Entre ces visages que nul ne saurait nommer,
On se fait qui l'on veut, sans risque d'être blâmé.
La ville est un théâtre où chacun porte un masque.
Le menteur s'y meut libre, impuni, sans risque.
Ce n'est pas moi qui mens, la ville me l'enseigne :
Nul visage constant ne dit ici qui règne.
Seconde leçon : Mon trait, je le revendique.
Dualité assumée, marque emblématique.
Philiste, à mon ami Alcippe, me dépeignit ;
Son portrait en diptyque, à jamais, me définit :
« Dorante, à ce que je présume,
Est vaillant par nature et menteur par coutume. »
Le parallélisme vif, l'antithèse bien scandée,
Je mens pour être maître ; dualité assumée.
« Oh ! L'utile secret, que mentir à propos ! »
Plaisir, non nécessité, tel est le vrai propos.
Le rire n’est pas là
Pour corriger ;
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
Troisième leçon, décisive entre toutes :
À Cliton, moi, Dorante, énonce cette route.
Nul mensonge réussi sans ces règles d'airain :
Quatre vertus d'esprit et deux défenses, en main.
« Le Ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :
Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,
Ne se brouiller jamais, et rougir encore moins. »
La métaphore du Ciel élève, ennoblit :
Le mensonge est un don, un art pur et fini.
Par la grâce du ciel, le menteur est élu ;
Quatrième enseignement : Paraître sincère.
Telle est du vrai menteur la marque coutumière.
Au troisième acte, Clarice à Lucrèce murmure,
Voyant Dorante mentir avec assurance sûre :
« On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie. »
L'oxymore est ici perfection de cet art ;
Derrière le doux masque, le calcul prend sa part.
Le rire n’est pas là
Pour corriger ;
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
Voici leçon cinquième, encaisse la tempête :
Géronte en son courroux lance une foudre honnête.
Le sang, l'honneur, la gloire arment l'indignation ;
Sa tirade retentit comme une malédiction :
« Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ? »
Double interrogation qui scande sa fureur ;
La « gloire » héroïque, retournée, blesse le cœur.
Sixième enseignement, le plus paradoxal :
Le spectateur complice du masque fait escale.
Le public tout acquis, il désire en son âme
Que la fiction triomphe, et qu'aucun vrai ne la blâme.
Dorante, au dénouement, constate son erreur,
Change aussitôt de jeu – non aveu, non douleur :
« Il faut vous dire vrai : je n'aime que Lucrèce. »
Pure ultime pirouette – adresse, non tendresse –
Le mensonge devient vrai par hasard du nom ;
Le menteur non puni triomphe sans pardon.
Le rire n’est pas là
Pour corriger ;
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
La pièce alors s'achève, mais Cliton s’avance,
Rompt le quatrième mur, parle à l'assistance :
« Comme en sa propre fourbe un menteur s'embarrasse !
Peu sauraient comme lui s'en tirer avec grâce.
Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir,
Par un si rare exemple, apprenez à mentir. »
Subversion déclarée de la morale antique,
La pièce enseigne au vice, et refuse l'éthique.
Pas de châtiment, la fiction seule a raison ;
Dorante s'efface, ainsi s'éteint la vision.
Mais une autre voix monte, plus grave, plus sincère :
Celle de Corneille, au-delà, qui persévère.
Dans l'Épître qui suit, le poète écrit ceci :
« Fourbes et menteries – rien n'est excusé ici. »
Seize ans plus tard, pourtant, dans le Discours, il dit
Que tel talent de mentir, nul sot n'y réussit.
La pièce n'annule rien du tort éclatant,
Mais elle exhibe son art, c'est là son testament.
Ainsi juge Corneille : ce défaut magnifique
Cache en son sein un art, subtil et authentique.
Le rire n’est pas là
Pour corriger ;
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
Le rire est bien là
Pour inviter à jouer.
La comédie s’exhibe, c’est son art,
C’est son super pouvoir !
Sa difficulté même en fonde la vertu.
Sans promptitude, l'improvisation se rompt ;
Sans esprit, le mensonge au ridicule répond ;
Sans mémoire, le fourbe, au premier mot, se vend ;
Sans soin, tout l'édifice, rapidement, descend.
Cœur axiologique, hymne de celui qui prétend.